10 jours de silence

On s’est dit, on verra bien. Une jeune birmane qui comme nous oscille entre excitation et anxiété porte un tee-shirt rose avec écrit dessus en bon français Jepence doncjesuis. La veille de dix jours de retraite silencieuse consacrés à la méditation vipassanā, pour faire l’expérience pratique de ces théories philosophiques sur l’être, le désir, quelle drôle de coïncidence de croiser Descartes. À Pwin Oo Lwin dans la fraîcheur des montagnes de l’État Shan au Nord de Mandalay, une communauté s’affaire à la préparation de ce rassemblement qui réuni plus de cent personnes : 70 femmes, 35 hommes, 8 étrangers en tout. Côté homme, un québécois vraiment sympathique, un israélien mi-vingtaine et un américain à la moustache à la Nietzsche qui gardera le regard tout le temps baissé pendant dix jours en marchant au ralenti. Comme s’il avait vu le soleil d’un peu trop près. Flippant. Chez les femmes : une chinoise dans la quarantaine habituée à la méditation, une française en voyage autour du monde depuis 1 an, et une allemande tatouée qui ne peut s’empêcher de sourire à la vie et à tout ceux qu’elle croise.

Le matin on profite des dernières heures pour jouer au Yam sur la table en plastique d’un boui-boui aux murs roses qui passe du Céline Dion et pour bouquiner. Une histoire birmane, fiction de George Orwell inspirée de son expérience au pays comme officier et les écrits d’Aung San Su Kyi. Le centre de méditation Dhamma Mahima est proche du centre ville. Le lieux est calme, simple, sans grand intérêt mais plutôt agréable avec sa végétation, de nombreux papillons et des oiseaux. Dès notre arrivée, lors du remplissage des formulaires d’accueil, hommes et femmes sont déjà séparés. On prend nos quartiers, découvre le lieu et s’installe dans des chambres équipées du strict nécessaire. Comme tout nouvel étudiant nous avons droit à une moustiquaire, un matelas, des draps et un coussin. Durant dix jours, interdiction de lire, d’écrire, d’utiliser un appareil de communication, de manger après midi, de communiquer par voie orale, visuelle et gestuelle (ce qu’ils appellent le noble silence) et forcément interdiction d’échanger avec l’autre sexe, de boire de l’alcool, de fumer ou de chiquer du tabac. En un mot, tout ce qu’on aime. Le planning serré est millimétré, entre le réveil à 4h00 et le couché à 21h30, la journée rythmée par la sonnerie de la cloche est composée de 11h30 de méditation dans le grand hall commun. Dix jours dans une vie, ce n’est pas grand chose mais au moment de commencer ça semble une éternité. Merde, il nous faut un second dentifrice ! Dans une épicerie toute proche on profite des dernières folies sucrées et on termine le paquet de clopes. Comment fait-on si l’un des deux veut partir ? Est-ce que ce sera difficile de ne pas croiser un regard et de rester assis pendant toutes ces heures ? Pourquoi fait-on ça finalement ? Qui fait ça en fait ? À quoi va-t-on penser pendant tout ce temps ? Est-ce possible de ne penser à rien, de rester dans l‘ici et maintenant ? Que peut-on découvrir ? Va-t-on manger du riz blanc tous les jours ? On pourrait se faire des réserves de bouffe cachées… non ? Réminiscence des cours de philosophie. Nietzsche et Schopenhauer sur la question du désir. Réveil à 4:00 c’est tôt quand même ! Quelle idée… La chinoise qui a l’air déjà au bout du rouleau nous averti : c’est la méthode de méditation la plus difficile.

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Pendant les trois premiers jours, la consigne est de se concentrer sur la respiration et la zone nasale où transite l’air. Sentir les vibrations, les changements de température et pour cela cesser de cogiter et surtout tenir la position assise en tailleur, supporter le mal de dos et les fourmis dans les jambes. À cela il faut ajouter les rots, les gargouillis et les profonds raclements de gorge incessants émis par cent personnes en continu. Quand la parole est tue, le silence est sans cesse troublé par le bruit des corps. Ne pas commencer à ricaner. Respire, et concentre toi. Encore.

Les instructions sont données en V.O en anglais via une cassette audio (si, si !) puisque le fondateur de ce courant S.N. Goenka est décédé l’année dernière, ce sont deux professeurs parfaitement inutiles qui appuient sur play et pause. La voix grave et chaude du gourou Goenka avec son accent à l’indienne nous accompagne toute la journée. Les consignes sont ensuite traduites en birman par une interprète à la voix insupportable.

« Just observe, just observe the reality as it is…, not as you want it to be »

« Work patiently, diligently and very seriously. You’re bound to be successfull, bound to be successfull… »

Chaque soir entre sept et huit dans une petite salle pour les étrangers, cette voix est incarnée lors de la projection de discours filmés de son vivant. C’est le seul moment de la journée où l’on peut se détendre un peu. Le bonhomme rempli d’humour au visage rond et fort sympathique explique la méthode de méditation vipassanā, la philosophie sous-jacente, la vie de Bouddha, et prêche aussi pour sa paroisse, forcément. La personnalité attachante de Goenka est certainement un ingrédient indispensable de la recette.

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« Start again… start again… with a caaaaaaalm and quiiiiiet miiiiinnnd… »

Entre le quatrième et le septième jour, le planning reste le même mais durant trois créneaux spécifiques d’une heure chacun, il faut garder la même position sans bouger. Strong determination and perfect equanimity of the mind. L’exercice consiste dorénavant à déplacer la concentration sur l’ensemble du corps, « du haut de la tête à la pointe des pieds » pour observer l’impermanence des sensations plaisantes et déplaisantes qui se succèdent à chaque instant. Tenter de sentir son tibia, la les picotements dans la cuisse droite, puis le free flow dans le body. Tout un programme. Le rythme général ralentit, un autre monde s’ouvre, les sensations et la sensibilité sont comme décuplées. Les visages sont de plus en plus fermés, difficile à comprendre vu que la technique est supposée mener au bonheur de chacun. Les regards au début curieux sont de plus en plus absents. À la pause de midi, certains font leur lessive et nettoient leur chambre, à 17h les participants font leur gymnastique : de petits mouvements des bras, de la marche en arrière et des étirements.

DSCF1321OLYMPUS DIGITAL CAMERAChacune occupe un petit espace du jardin et y effectue des allers-retours. Elles s’agitent tant que possible sans déranger les autres. On observe la vitesse à laquelle les plantes poussent, on devient familier des bruits qui nous entourent. Le concert de cigales entre 18 et 19h, le tic tac de l’horloge, le bip de la montre d’un participant cinq minutes avant la fin de l’heure, ce même oiseau ou encore la trompette de la caserne militaire apparemment toute proche. On s’habitue au changement de lumière du jour et à cette cloche, souvent très attendue qui rythme les temps et indique l’heure du repas, de la sieste et de la libération. Les chants et les mots en pali entrent dans la tête.

Comme partout en Asie les pieds et les chaussures demeurent un casse-tête encore mystérieux. L’organisation des claquettes est tout un cérémoniel. Avant de rentrer, certains les retournent pour qu’elles soient dans le sens de la sortie, d’autres les posent dans un coin à l’ombre pour qu’elles restent fraîches, d’autres encore les déposent juste devant la porte pour ne pas avoir à faire un pas sans elles à l’extérieur. Pendant l’orage les membres de l’organisation les rentrent au sec, parfois s’il fait trop chaud ils les déplacent à l’ombre ou les retournent pour qu’elles soient dans le sens de la sortie. À l’intérieur du Dhamma hall il est interdit de pointer ses pieds en direction des professeurs, la convenance veut que les pieds ne dépassent pas du coussin et idéalement que le longyi recouvre la plante des pieds.

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Le septième jour, un billet est déposé sur notre coussin. À certaines heures il est possible de méditer dans la pagode. Un privilège réservé jusqu’à maintenant qu’aux anciens étudiants. À quoi peut-elle ressembler à l’intérieur ? Sachant que l’ensemble du processus consiste à supprimer tout désir pour mettre fin à l’envie, au manque et à la dépression, l’intérieur de la pagode est constitué de minuscules cellules individuelles murées qui sont de la longueur d’un cercueil et de la hauteur d’un placard. On médite assis face au mur, dos à la porte qui doit rester ouverte. Un niveau supplémentaire intéressant à explorer mais qui réactive le processus de pensée dans cette nouvelle structure semblable à la cellule de prison. Un sentiment de privation de liberté assez désagréable avant de se rappeler que l’on a choisit de faire cette expérience. Respirer, compter les minutes, essayer encore une fois de se concentrer. C’est aussi l’occasion de scruter les derniers recoins de sa tête et de faire le tour de chaque personne rencontrée dans sa vie, chaque moment marquant. Entre deux moments de véritable méditation, notre dérive mentale continue, encore.

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Le dernier jour, vive excitation, on a recommencé à se parler à travers les rideaux qui séparent le jardin en deux, entre les hommes et les femmes. Derrière la pagode, comme des enfants qui ont peur de se faire prendre. Le retour fait presque mal à la tête, folle envie de crier et de sauter partout. D’utiliser ce corps sentant et vibrant plutôt que chercher à se détacher des sensations toujours passagères. Les sourires sont revenus in extremis sur les visages. Fatigués, chamboulés, radieux ou apaisés. Le stand de donation, de livres et CD à vendre est vite dressé. Boulimie de palabre et difficile descente, un monde se rappelle à nous, rapide, bruyant et drôlement rassurant. Dix jours coupés du monde, un long voyage intérieur bienvenu après tous ces kilomètres parcourus. Voyager dans sa tête et dans son corps, comme une expérience enrichissante et peu banale, profondément reposante.

– Bon, maintenant on fait quoi ? On prend le bus pour Bagan ? On dort où ce soir ? T’as les sous ?

Retour à la vie normale et ses questions existentielles.

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