9289 km

« Ya nié panimaiou rousski » s’avère être la phrase la plus utile de ces deux semaines en Russie. Comme si nous étions dans un tunnel hermétique autour duquel fourmillaient des centaines d’histoires, de récits, tout un monde inaccessible de part la barrière de la langue. Même avec une application dictionnaire franco-russe, les gros doigts des uns appuient sur plusieurs touches du clavier du téléphone en même temps, tandis que l’argot des autres n’y figure pas. La seconde solution consiste à leur demander d’écrire leurs propos sur papier. Nouveau problème. L’écriture manuscrite est la science des ânes, reconnaître les lettres de l’alphabet dans ces gribouillis n’est pas facile. Les panneaux c’est une chose mais là c’est tout simplement impossible. Ne pas comprendre le russe, quel sacrilège.

Il reste encore 3 jours de train, 4000 km à parcourir pour atteindre enfin le Pacifique. Sur le quai, chacun attend en file l’approbation de la prodvonista qui avec une lampe vérifie l’adéquation entre le passeport et le billet de train. Deux hommes saouls l’implorent avec leurs passeport à la main. « Niet, niet, niet » répète-t-elle impassible. L’un d’eux manque de tomber sur les rails, finalement c’est son sac qui finit sous le wagon 14. Elle les empêche de monter dans le train. L’un glisse, l’autre le rattrape, quelle que soit leur destination, ils ne partiront pas ce soir.

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Le train 008 (Novossibirsk – Vladivostok) est trois fois moins long que le précédent en partance de Moscou. Neuf voitures seulement, quatre troisièmes classes, une seconde et une première auxquelles s’ajoute le wagon-restaurant. Dans notre voiture beaucoup de couchettes sont vides. Les néons au plafond sont allumés jusqu’à tard et les passagers sont entortillés dans des draps blancs comme des chrysalides ou de petits vers ébouriffés. On s’installe plus aisément que la fois précédente, comme à la maison. Serviettes, draps, petits matelas, couvertures, les chaussures et le repas, tout est prêt. Dostoievski & Gogol dans les mains on retrouve avec un certain plaisir le doux bercement du train.

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La lumière chaude du soleil réveille doucement les passagers du wagon. Pour une fois la personne de la couchette du dessous n’a pas baissé le rideau. À 8h il mange des nouilles instantanées et un moustachu nous regarde du coin de l’oeil avec son regard vide. À côté de nous, une famille s’amuse avec leur petite fille tressée. La neige disparaît après Kilikov, on aperçoit de petits villages en bois, des scieries, de grandes plaines. On est à quelques kilomètres de la Mongolie. Elle réapparait plus au nord pour disparaître encore le dernier jour un fois passé Khabarovsk. Le paysage semble désormais presque aride, direction plein sud en longeant la frontière chinoise le long du fleuve Amour. Quelques usines sont plantées au milieu de ces vastes paysages orangés occupés par quelques petits villages. On s’arrête à Oussourisk d’où partiront peut-être, dans quelques années, des trains pour la Corée du Nord. C’est l’avant-dernière gare avant la fin de la ligne, Vladivostok.