Cambodge

Cinq heures du matin, départ en bus pour la capitale du Cambodge. Sur la route le paysage est plat, les vaches maigres cherchent le peu d’eau qui coule dans les rivières asséchées. Le poste frontière est assez comique. Inscrit sur des petits cabanons en bois Quarantaine – Douane – Immigration, on s’attend plus à trouver un marchand de glace à l’intérieur, mais non il s’agit bien de la douane. Et ici, le prix du visa est aléatoire.

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Phnom Penh est une ville déserte et aride, facile à explorer avec ses rues quadrillées et numérotées. Des inscriptions en français sont visibles partout en ville : Faculté de pharmacie, faculté de médecine, lycée Victor Hugo, gendarmerie, borne kilométrique à la française blanche et rouge, l’Indochine a laissé plus de traces que l’on imaginait. La lumière et la chaleur sont écrasantes, c’est l’heure de la sieste, En chemin, on découvre les tuk tuk cambodgiens, sorte de rickshaw indien ouvert tirés par un deux roues. You want tuk tuk ? Certains installent un hamac entre les deux banquettes histoire d’être à l’aise en attendant les clients. Ici, les sollicitations sont moins insistantes et les sourires bien plus spontanés qu’au Vietnam. Au détour du marché de Phnom Pen, découverte musicale locale : The Cambodian Space Project.

L’auberge est située à côté de la mosquée dans un quartier backpacker où se tient ce soir là un concert de dub organisé par des expats et des cambodgiens branchés. Cannabis, bass music, alcool et retrouvailles avec un ami de Montréal, soudain propulsés dans une nouvelle ambiance. Dans le centre ville, quelques bars aux noms explicites attirent le regard, Juicy pussy, Hot bunny ou le Happy Night. Les filles attendent à l’entrée des établissements quasiment vides. Certains y ont trouvé bonne compagnie tarifée à l’heure. Dans les bars, surtout ne pas sonner la cloche accrochée sur le bar, sinon tu payes la tournée, elles se servent toutes un verre et trinquent avec toi. Mais comme partout en Asie, on peut toujours s’arranger.

L’histoire du Cambodge est marquée par le génocide perpétré entre 1975 et 1979 par les khmers rouges, sanglants communistes qui prennent le pouvoir après la guerre civile. Inspirés par la révolution culturelle de Mao, les dirigeants Khmers rouges – dont certains ont étudié en France – tentent de créer un homme nouveau en instaurant un régime de fer : le Kompuchea Démocratique. À leur arrivée à Phnom Penh, ils évacuent la ville en quelques heures, faisant croire à des bombardements américains imminents. Toute la population de la capitale est déportée dans les campagnes pour se mettre au travail dans les rizières, construire des digues et des ponts. Un communisme agraire où chacun serait à égalité. Au passage, toute personne diplômée, considérée comme symbole de la société bourgeoise, portant des lunettes ou sachant tenir un stylo, est exécutée. À l’époque, le pays est fermé au reste du monde qui découvre l’horreur à la chute du régime par l’intervention du Vietnam. En moins de quatre ans, deux millions de personnes sont victimes du régime, soit un habitant sur cinq. Le régime paranoïaque obnubilé par les infiltrations complotistes imaginaires de la CIA ou du KGB exécute toute personne considérée comme traître après de longues séances de torture. L’humanité a disparue ici, il n’y a pas si longtemps et ce n’était pas les nazis. Les horreurs du totalitarisme ne se limitent malheureusement pas à nos livres d’Histoire.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAThéâtre de ce génocide, une ancienne école de la capitale convertie en prison où plus de 20 000 personnes ont été torturées et exécutées. La visite est intense d’autant que rien n’a été modifié depuis sa découverte en 1979. Pour ceux qui en auraient envie, des panneaux signalent qu’il est interdit de rire. Salles d’interrogatoire et appareils de torture. Pour faire des cellules, des murs de brique ou de bois ont été érigées dans les salles de cours où le tableau d’ardoise vert est encore fixé au mur. Progressivement on découvre les photos des prisonniers méthodiquement fichés à leur arrivée : nom, taille, biographie, membres de la famille, profession… Fiers, étonnés, apeurés, provocants, tant d’émotions se lisent sur ces visages. La visite se termine par les ossements puis les témoignages de quelques survivants et du personnel de la prison, pour la plupart des jeunes, très jeunes, endoctrinés par le régime. Difficile d’imaginer la reconstruction du pays, sans ingénieurs, docteurs ni professeurs, tous exécutés. Difficile aussi d’imaginer que les cambodgiens de plus de cinquante ans ont probablement participé de gré ou de force à cette horreur.

À Battambang, au nord-ouest du pays, on découvre en scooter sur les chemins de terre la campagne et les villages perdus. Et toujours ces vaches maigres cherchant, sous le regard de leur berger, de quoi brouter. Les lotus sont en fleurs, l’occasion de voir de près les graines vendues au marché que les cambodgiens mangent partout en ville. Sur les montagnes, de superbes temples hindouistes et bouddhistes sont construits selon le style angkorien que l’on découvre peu à peu. Les prisons, les killing fields (d’anciens champs d’exécution de prisonniers) et des grottes de la mort parsèment tout le pays. À la tombée du jour, pendant plus d’une heure, des milliers de chauve-souris quittent une des grottes de la montagne en pialliant. Fascinant de les voir voler à l’intérieur et après qu’une ou deux s’aventurent en dehors, lancent le mouvement pour toutes les faire sortir dans un même élan, gigantesque essain sonore coordonné sur plus d’un kilomètre.

Direction Siem Reap en bateau, une sorte de pyrogue d’une vingtaine de mètres où les voyageurs côtoient les locaux qui se rendent sur les villages flottants en cours de route.

DSCF8659C’est la fin de la saison sèche, et le niveau de l’eau de la rivière est bien bas, pas sûr que la voie soit encore naviguable. Mais l’équipage est décidé. Le trajet de cinq heures en durera finalement dix. Avant d’atteindre le lac Tonlé Sap, qui nourrit tout le pays, on traverse de nombreux villages de pêcheurs en naviguant dans les méandres peu profonds. À plusieurs reprises, le bateau touche le fond, le moteur peine et aura besoin de réparation. Just five minutes sir ! Sur les deux rives, les maisons en pilotis sont construites sur le cours d’eau. Tôt le matin on s’y douche, on s’y baigne, on y pêche et on y jette aussi ses déchets. Les enfants courent après le bateau pour saluer de loin les passagers. Quand la rivière s’élargit, le bateau s’enfonce au milieu des plantent grasses qui recouvrent toute la surface de l’eau. La vie s’est organisée sur le long du fleuve : familles de pêcheurs, mosquées sur pilotis, églises, écoles et maisons flottantes. Pendant le voyage, les membres d’une famille se cherchent les poux à tour de rôle. Des enfants à la mère, de la mère au mari lorsqu’il s’endort sur ses genoux et enfin de l’enfant à sa mère. La grand-mère regarde la scène en se curant les dents avec une épingle à nourrice.

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Siem Reap nous fait découvrir une toute autre histoire du pays, moins morbide que l’époque des khmers rouges. Une histoire qui remonte au XIIe siècle quand la cité d’Angkor était la capitale d’un vaste royaume.

OLYMPUS DIGITAL CAMERASur le site, les temples sont innombrables. Palais royal, centre de pélerinage, chapelles, système hydraulique avec d’immenses bassins. Contrairement à ce que l’on avait imaginé, le site est en fait ouvert et toujours habité, situé au milieu d’une superbe forêt. On le visite pendant trois jours en vélo. Il est assez facile de se retrouver seuls au milieu des ruines en prenant les circuits à l’envers, dès 5 heures du matin, pour éviter la chaleur, les cars de touristes chinois et voir la lumière du petit matin éclairer les visages et les fresques impressionnantes ornant les façades.DSCF9003Angkor Wat, le Bayon et Ta Phrom, sont les trois temples les plus connus, les plus impressionnants et les mieux conservés. Chacun d’eux mélange les inspirations bouddhiste et hindouiste. Au fil des siècles les deux religions se sont succédées. Dans un temple dédié à Shiva, on aperçoit même la figure de Ganesh. À Ta Phrom, temple que les amateurs de Tomb Raider connaissent bien, la nature a repris ses droits et des fromagers massifs défoncent les fondations et poussent entre les pierres. Le Bayon est un temple montagne, au sommet de ses tours, quatre visages de Bouddha suivent le cours du soleil. Angkor Wat est le plus vaste et le mieux conservé. Autour des douves, les locaux viennent passer l’après-midi, se baigner et manger un morceau. Le soir, sur les bords des routes, les singes regardent le défilé de visiteurs quittant le site en tuk tuk ou à vélo.

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En moins de huit heures, nous passerons de cet espace inspirant et hors du temps à la bruyante plaque tournante Bangkok. Pour continuer l’aventure.

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