Geisha

La geisha est une femme dédiée à la pratique des arts. Art floral, art de la danse, du chant, de la musique, elles excellent jusqu’au service du thé. Leur association aux prostituées remonte à la période médiévale lorsque la profession fut encadrée et qu’elles durent vivre avec elles dans les districts de plaisirs. Proposant leurs prestations aux catégories supérieures, les geishas visent à susciter le désir plus qu’à ne l’assouvir. La limite reste floue et le meilleur client peut avoir ce privilège, mais une geisha est avant tout une personne de compagnie et de divertissement. On fait appel à ses services pour animer et égayer une soirée. Dès qu’elle se marie, la geisha doit quitter le flower and willow world, ce monde mystérieux séparé de la réalité, fait de beauté, d’art et de raffinement… et qui fait tant fantasmer depuis le film américain Mémoires d’une geisha.

Mais aujourd’hui les geishas se meurent. La clientèle vieillit et les jeunes Japonais semblent plus intéressés par les Maid cafés, où ils peuvent se faire servir par de jeunes étudiantes en soubrettes, que par le dos droit, la longue tunique et le visage blanchi d’une geisha, symbole du passé.

Nous avons vécu deux semaines chez une geisha tout à fait particulière autoproclamée “première geisha blanche de l’histoire”. Vivant au Japon depuis l’âge de quinze ans, cette ex-journaliste australienne est devenue geisha dans le district d’Asakusa après une année seulement de formation. Sa spécialité est la flute traditionnelle difficilement supportable appelée yokube. Le soir, elle s’entraîne accompagnée de son smartphone. Celle qui souhaite transformer la profession est passée dans tous les journaux, de Marie-Claire à Oprah Winfrey. Elle a prêté son visage à une compagnie de kimono d’occasion mais aussi à des tour-opérators remplaçant le repas traditionnel servi lors des performances par un simple snack.

Prétendant « sauver » cette tradition japonaise, elle s’est faite la porte parole de sa modernisation grâce aux nouvelles technologies et cible une clientèle étrangère à la recherche d’authenticité. Elle sous-traite en Inde les mises à jour de son site Internet, le regard rivé sur sa page Wikipédia, et s’interroge sur l’utilisation de Facebook, car « une geisha n’est pas supposée révéler l’identité de ses clients ». Elle peaufine au quotidien sa stratégie médiatique au point mort après avoir été désavouée par les geishas de son district et un article assassin d’un ancien collègue. Son commerce n’est pas du goût de tout le monde ici, et ce n’est pas difficile à comprendre.

La cinquantaine, elle enseigne à l’université le champ approximatif des geisha studies à des étudiants étrangers. Le couronnement de la fin de session réside dans le déguisement des étudiantes en geishas, cours auquel nous avons assisté dans une teahouse de Yanaka sous la supervision d’une mère geisha et de sa « fille ».

La transformation commence par la coiffure, puis le maquillage du visage, des yeux, de la nuque. S’ensuit l’art complexe du drapé du kimono, minutieuse superpositions de tissus à l’aide de pinces et de cordelettes. Serré comme un corset, deux personnes sont nécessaires pour le lacer suffisamment. Un seul bout de peau nu laissé à la vue se situe dans la nuque, pointant sous le kimono. Les mains serrées sont cachées dès que possible par les longues manches. Tout est dans l’art de la suggestion. Pour finir la transformation, il faut apprendre la démarche : de petits pas, les pieds vers l’intérieur, dans des chaussures d’une pointure inférieure à celle confortable.

Si vous en croisez dans la rue, ce ne sont sûrement pas de vraies geishas. À Kyoto, des Japonaises sont payées pour attirer les touristes et faire vivre les maisons de thé environnantes. À Tokyo, ce sont probablement des étudiantes déguisées.DSCF9069