Komeyakata 米

La Komeyakata guesthouse (littéralement, le magasin de riz en japonais こめやかた) est une affaire de famille. Trois générations s’organisent le travail dans les champs, la vente directe de riz et les affaires quotidiennes. À la tribu s’ajoutent les helpers comme nous et deux associés presque membres de la famille.

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OLYMPUS DIGITAL CAMERADans le magasin les jeux pour enfants côtoient les livres de comptes, les sacs de riz, de farine et une vieille console japonaise avec Mario Bros 3. À l’étage vivent Sam, Nao et Ana, leur petite fille de trois ans. Dans la maison juste à côté, la grand-mère sert toujours avec le sourire le petit déj et le repas du soir, tous les jours à sept et dix-neuf heure. On se déchausse à l’entrée, puis on prend un bol, des baguettes et chacun pioche à l’envi dans les plats disposés sur le comptoir de la salle à manger. Riz, radis et poissons à toutes les sauces, soja surtout. Le matin les tartines à la main, les enfants s’habillent en regardant les programmes surprenants de la chaîne publique japonaise la NHK. Le pouvoir narratif des couleurs et des formes est utilisé d’une manière bluffante et contemplative dans Design Ah!, des programmes ludiques et éducatifs consacrés à la cuisine et à la langue des signes sont ponctués d’interludes de Pythagora Switch, programme court sur l’effet domino. On avait presque oublié que la télé pouvait servir à ca…

Les trois mômes montent ensuite dans le bus scolaire, les parents sont sur le perron avant de reprendre le travail. Ikumi s’occupe des comptes et de l’administration du magasin, Nao et son frère Oshio travaillent dans les champs et vont et viennent avec Tsukuru. Oshima travaille depuis six mois pour l’auberge quant à Sam, il partage son temps entre ses cours d’anglais et l’entreprise familiale.

DSCF7627DSCF7621Matinées froides et journées ensoleillée, il fait nuit noire à dix-sept heures quand les enfants rentrent de l’école, petits cartables et grosses gourdes autour du cou. « Faites comme à la maison, ce soir je vous sers, mais dès demain vous faites partie de la famille. Le cidre maison est là, le saké ici et des bières sont au frigo » balance Sam le premier soir. British de trente deux ans originaire de la banlieue de Manchester, Sam vit au Japon depuis 10 ans et n’a pas perdu sa descente. Professeur d’anglais dans la ville d’à côté, il a posé ses valises ici. Il parle toujours en anglais à sa fille qui n’était pas encore née lors de la catastrophe de Fukushima : « On n’en parle plus, on a décidé de rester. On n’allait pas partir tous les deux et laisser la famille ici, ça n’avait aucun sens de tout quitter ». Plusieurs amis à lui ont préféré par précaution rentrer en Angleterre, « c’est assez lâche pour des enseignants ». D’autres connaissances à lui sont toujours dans le coin et jouent les prêtres le dimanche, « les mariages à l’occidentale sont en vogue. Certaines familles payent très chers des occidentaux prêts à enfiler une soutane dans de fausses églises pour une séance photo avec la mariée en robe blanche ».

Tous les deux soirs on se rend en famille à l’onsen♨, sources d’eaux chaudes présentes sur tout l’archipel. Bains publics bien plus agréables qu’une rapide douche froide à la maison. Moment de détente et de purification, se rendre à l’onsen est une tradition japonaise. Ouvert de six heures du matin à vingt et une heures pour la plupart, on se déshabille, puis on se douche côte à côte, assis sur des sièges en plastique, face à des miroirs. Corps et cheveux, les lotions sont à dispo et on prend son temps. « La seule règle : toujours garder le bain propre » précise Sam. Le thermomètre indique 40 degrés. À l’intérieur puis à l’extérieur, pendant que les muscles se détendent et que la peau se plisse, on observe en discutant les étoiles. Et la pleine lune. D’ailleurs quand ils la regardent, les anglais y voient un visage quand les japonais imaginent « un lapin en train de faire des mochis ».

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Murayama est une ville d’agriculteurs où des hauts-parleurs municipaux diffusent du free jazz. Les daïkons et les kakis sèchent aux fenêtres et chacun se prépare à l’hiver. Dans les jardins, de curieux tipis apparaissent. De petites planches en bois sont installées minutieusement autour des arbres pour les protéger du gel et de la neige. La journée est rythmée par la sonnerie de midi et de dix-sept heures. Le dimanche matin à six heures trente, l’appel de la caserne pour un exercice anti-incendie s’assure que personne ne dorme trop tard.

Désherber les champs de daïkons et d’aubergines, cueillir les pommes, retirer les clôtures électriques des rizières (cochons sauvages obligent), le travail à l’extérieur laisse la chance de profiter des couleurs de l’automne. Le son de détonations se réverbère sur les montagnes aux alentours. Pas de chasseurs à Murayama, mais des dispositifs pour effrayer les singes qui peuplent la forêt, pillent les récoltes et se jouent des agriculteurs : « Ils sont très intelligents et agissent toujours en groupe » raconte Sam, « ils se souviennent de leurs assaillants et parfois même où tu habites. J’ai entendu l’histoire d’un voisin qui s’est fait caillasser sa voiture après les avoir chassés ». Un soir, la communauté locale se retrouve à l’auberge pour fêter la fin de la récolte du riz. Chacun apporte de quoi manger à partager ensemble autour de la grande table dressée pour l’occasion dans le magasin.

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Un soir après la fabrication de cidre on suit le groupe dans ce qui est supposé être une cérémonie de mariage impliquant des renards. Rien de vraiment très clair mais on s’embarque à neuf dans la voiture sous la pluie. Une foule s’est rassemblée devant une estrade, il y a bien un mariage mais l’homme est habillé en femme et inversement. « C’est une cérémonie en l’honneur du renard, animal rusé qui se joue toujours des apparences, voilà pourquoi pour ce faux mariage les rôles sont inversés. C’est le kitsune no yomeiri » explique Sam. Après avoir bu à trois reprises des verres de saké, les mariés se lèvent, les photographes se bousculent et les pompiers commencent à distribuer des flambeaux à la foule. La procession traverse le village à la lumière des torches dont les flammes caressent parfois dangereusement les baleines des parapluies. Elle se poursuit jusqu’au sanctuaire au sommet de la montagne, ascension nocturne en file indienne où les pas glissent sur les feuilles mouillées.

Un jour de repos, direction Sakata, ville portuaire plus au Nord sur la côte ouest. Exploration de la ville à vélo, sieste au soleil et étals de poissons frais prêts-à-manger au marché. Devant un temple shinto, sans un mot, invitation inattendue par une famille pour entrer assister à une cérémonie. Parents, grands-parents et deux enfants habillés de kimono aux couleurs vives, rose pour la fille et bleu pour le jeune garçon font face au prêtre. Dans la pénombre du fond du temple, il agite en chantant un bâton coiffé de serpentins avant de s’adresser longuement aux enfants. Pressés d’ouvrir les cadeaux posés à leurs pieds, ils acquiescent devant la famille. La cérémonie shichi-go-san est un rite de passage pour les enfants de trois et cinq ans nous expliquera Sam. D’ailleurs [go] signifie cinq et [san] trois, mais pour compter les objets, c’est une toute autre histoire :  [itchi] (1), [ni] (2), [san] (3), se prononcent [hitotsu], [futatsu][mitsu] et s’écrivent pourtant pareil. Mais le japonais tout en nuances possède une infinité de manières d’énumérer les choses en fonction de leur nature. Pour compter les petits animaux, les gros animaux, les choses qui possèdent un manche, les choses plates, les baguettes…

Dans une grande maison aux pieds du sanctuaire, les éventails, les tissus et les couleurs, accompagnent la chorégraphie de deux maïkos, apprenties geishas. Danse très imagée et narrative suivant tout en retenue le chant et la mélodie au shimasen de la troisième. Cette après-midi, le parterre de retraités japonais se presse ensuite pour se prendre en photo à leurs côtés avant de remonter dans leur bus vers la prochaine attraction.

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