Sous les néons

En se perdant dans Tokyo, l’image utilisée par Andrea revient en tête. « C’est un peu comme jouer à Zelda, découvrir de nouveaux mondes, chacun possède une petite musique qui lui est propre. » Entre les sonneries des écoles primaires, les mélodies diffusées par les magasins et les haut-parleurs municipaux, l’ambiance sonore de Tokyo est vraiment particulière.

Traverser le quartier intimiste de Yanaka et son immense cimetière sur les hauteurs de la ville. On ne tarde pas à tomber comme souvent sous un pont de métro ou sur un passage qui enjambe les voies d’où on peut contempler la danse des wagons et les lumières des enseignes.

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Autour des gares, de nombreux hôtels aux inscriptions explicites, souvent européennes, attirent le regard : L’Amour, Le Beaujolais Nouveau, Candy, Charme, L’Esquix… Les chambres sont louées à la nuit (Stay) ou pour quelques heures (Rest). Les business hôtels où se reposent les employés du centre ville qui ont raté les derniers trains de banlieue font face aux love hôtels qui accueillent les couples à la recherche de quelques heures d’intimité. Loin d’être mal famés, ils font partie de la culture nipponne puisqu’il est très fréquent que les parents dorment avec les enfants dans le même lit jusqu’à l’âge de 7 ans ou plus. Les maisons étroites et les matériaux en carton n’arrangent rien à l’affaire. Attention à ne pas confondre les love hôtels avec les soap lands, que l’on trouve en se perdant aux alentours du temple d’Asakusa dans l’ancien quartier des plaisirs de Yoshiwara. Anciennement appelées bains turcs, ces maisons closes tenues par les yakuzas ont changé de nom dans les années 1980 sous pression diplomatique… de l’ambassade Turque.

OLYMPUS DIGITAL CAMERADSCF9441DSCF8560OLYMPUS DIGITAL CAMERA OLYMPUS DIGITAL CAMERAÀ la sortie du travail, entre deux love hôtels, sur le bord de la voie ferrée, une dizaine de personnes en costume noir s’agglutinent sous une fumée noire. Piques en bois à la main, ils engloutissent des yakitoris, ces brochettes de viande ou de légumes. Les negima composées de morceaux de poulet et de poireaux sont parmi les meilleures. Les mallettes en cuir sont déposées dans des caisses de bières. Accoudé aux minuscules comptoirs qui donnent sur la rue, on reste debout jusqu’à ce qu’une table se libère en allant piocher à côté du brasero où s’entassent les brochettes enduites de sauce brune et saupoudrées d’épices. L’unique serveuse veille au grain et place par ordre d’arrivée. Ici on paie à la sortie, selon le nombre de piques en bois restant dans les assiettes.

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Dans l’arrière salle les visages sont rougis par les verres de saké chaud. Les clients interpellent joyeusement la serveuse à coup de sumimaseeen ! et de kudasaaaï ! Le couple à la table d’à côté aime passer du temps ensemble et des fois, ils font des « men and women things ». Elle est divorcée avec un enfant, lui, quadra en instance de divorce depuis deux ans avec une Camerounaise rencontrée quand il était « badboy ». Ici aussi, un couple sur trois divorce. « Rester cinq ans ensemble sans être marié on s’ennuierait, ça n’arrive pas…» mais le ton change quand il apprend que des fois aussi you know, on fait des « men and women things ». Le père de ces deux enfants bridés à la peau noire connait le nom de tous les joueurs de l’équipe du PSG. Son amie non-anglophone montre sur son portable des photos de son fils déguisé en pikachu en train de tenir une fraise… On acquiesce à la japonaise : aaawww, owwww (Tenir la voyelle le plus longtemps possible en faisant passer l’émotion la bouche ouverte). Clope sur clope, les deux personnes au fond de la salle gueulent, un homme nous fait des signes de la main et crie tous les mots qu’il connait en français. Formule gagnante, 70 yens la brochette, 200 le saké, on repartira avec 3000 de moins et l’arrière salle dans la poche.

DSCF9460 DSCF9468 DSCF9470Sous les néons des love hôtels, quelques couples indécis cherchent où passer la nuit. Il faut rentrer à l’intérieur pour voir les photos des chambres disponibles et leurs tarifs (pas beaucoup plus cher qu’une séance de cinéma) affichés sur une machine. Derrière le rideau du comptoir, la réceptionniste délivre discrètement la clé et l’étage de la chambre. On dépose toujours ses chaussures à l’entrée pour enfiler les pantoufles à disposition. Tout est très clean et parfait pour passer deux heures hors du quotidien. Karaoké, écran géant avec accès à un catalogue infini de films en tout genre tant et si peu que l’on sache faire marcher la télécommande, éclairage de couleurs modulables, radio, murs insonorisés, bain à bulles fluorescent, cendrier, distributeur de bières et de préservatifs. Une sorte de bulle en plein coeur de Tokyo. Après la découverte des onsens, on s’aperçoit encore une fois que malgré leur réputation de forcenés du travail, derrière leurs costumes toujours bien mis, les japonais-e-s savent se faire plaisir.

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