Thingyan

Mandalay. Aride. En marchant dans les rues ocres et perpendiculaires, on échange les premiers sourires, francs et spontanés. Les visages des femmes et des enfants sont jaunis par le tanaka et les hommes portent tous une chemise de ville bien repassée et un longyi, pagne à carreaux noué à la taille. Il y a ici quelque chose qui rappelle profondément l’Inde : les visages, les attitudes, les odeurs. La colonisation britannique explique pas mal de choses. Pendant cette période, les anglais envoyaient des indiens administrer le pays, une immigration qui a laissé des traces : du curry et du chai, des temples hindous et la chique du bétel qui rougit les dents et les gencives.

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Étrange sensation d’être au milieu de l’Asie, dans un pays à cheval entre deux, à un carrefour d’influences qui se sont toutes mélangées ici : Chine, Thailande, Inde, Bangladesh… Forte envie de percer les secrets de cette écriture arrondie avec de délicates arabesques qui entourent les lettres, mais aussi de ces visages typés comme jamais vu auparavant. De grands yeux en amande, les sourcils fins et dessinés, la peau parfois très brune à l’indienne ou plus claire à la thaï. Une diversité incroyable due aux nombreuses minorités ethniques présentes dans le pays, plus d’une dizaine. À notre rencontre, les birman-e-s sont amusés, curieux et malgré ce que l’on pensait, l’anglais est un peu plus répandu (bien plus qu’en Russie!). On apprend rapidement à dire bonjour « Migalaba » et merci « Djésudingbadé ». À l’approche du nouvel an la ville est calme. Fuyant le soleil de plomb on se réfugie dans un cinéma. À l’affiche, Fast and Furious 7 mais on choisit Kungfu Jungle un film de kung fu tourné à Hong Kong et sous-titré en anglais. Le soir même, un bus de nuit se rend à Yangon, capitale économique et culturelle du pays. Sur le bord des routes, des stands vendent des pochettes étanches qui tiennent en bandoulière. Le pays entier se prépare à Thingyan, le festival de l’eau. Trois jours de fête nationale où tout le monde va être trempé de la tête aux pieds pour se purifier de l’année écoulée. 

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Yangon. 6h30, il fait déjà 27 degrés. Une tasse de chai – thé au lait sucré, indien – et on rejoint la circular line, ce train très lent qui fait le tour de la ville en trois heures. Manière d’approcher le centre en douceur. À côté de la gare, sur un feu de bois, une femme fait cuire des dosas, ces galettes indiennes (encore!), en face, des enfants attendent sur les rails le premier train de la journée pour se rendre en ville. Rapidement, on protège les sacs. La journée risque d’être humide…

À peine montés dans le wagon, depuis le bord des rails ils balancent des seaux d’eau sur les passagers à l’intérieur. À côté de nous, un petit avec lunettes et bandana leur répond, son pistolet à eau bien chargé entre les mains. C’est le début de Thingyan, le festival de l’eau fêté aussi en Thaïlande et au Laos. Le rituel verre-d’eau-versé-dans-la-nuque se transforme en bataille d’eau géante. Trois jours fériés, trois jours de fête qui précèdent le nouvel an bouddique. Cette année pour nous, ce sera notre troisième nouvel an.

La ville est en effervescence. Sur le bord des routes, des sound systems et des estrades ont été montés spécialement pour l’occasion. D’en haut, les birmans munis de tuyaux d’arrosage canardent les pick-ups et les camionettes pleines à craquer de jeunes et de familles trempées, qui font le tour de la ville la tête au vent. Le lac Kandawgyi est un des points de rendez-vous. À l’arrière, les passagers en folie passent se faire arroser sous la vingtaine d’immenses stands (appelés pandals) avec Dj. Sur les estrades les jeunes trempés dansent, canons à eau à la main, comme dans une piscine à ciel ouvert. L’eau pompée directement dans le lac est illimitée. Ce n’est pas toujours la fête en Birmanie, mais chaque année, c’est le seul moment tout le monde profite à fond et où les regroupements de personnes sont autorisés.

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À partir de 6 heures du matin, les bassines et les seaux sont balancés à tour de bras. À travers la fenêtre des bus publics, des taxis, ou sur les cyclistes. Les taxis ont prévu le coup, l’intérieur est protégé par des bâches en plastique. Il faut avoir les yeux partout, les arroseurs se postent aussi au quatrième étage. D’autres ajoutent de gros pins de glace dans les réservoirs d’eau pour jeter de l’eau glacée. À chaque instant la douche arrive de tous cotés et elle est parfois très froide. Postés sur les fils électriques, les innombrables corbeaux regardent la scène. À part les moines et la police, personne ne peut y échapper. Impossible de faire dix mètres sans ruisseler de la tête au pied. Les birmans prennent un malin plaisir à nous arroser, tout sourire. Cette bataille d’eau géante se calme seulement entre midi et deux heures puis à la tombée de la nuit à 18h.

Ça crie, ça gueule. Les jeunes casquettes américaines vissées sur la tête, jean’s slim, lunettes de soleil et capuches sautent et dansent tout trempés. Sur Baho Road c’est assez facile de grimper dans un camion jusqu’au centre-ville en buvant leur mélange de scotch et de bière birmane. Mais passer sous les estrades peut parfois faire mal. Les claques d’eau sur les oreilles et au visage tirées à bout portant et parfois même au kärcher, ont de quoi surprendre. À mesure que les jours passent notre enthousiasme décroît jusqu’au moment fatidique où l’ordinateur sera lui aussi douché à travers les fenêtres d’un train en direction de Malawmiyne… le festival durait en fait un quatrième jour !

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Le soir, les amoureux se retrouvent sur le bord des rails de la circular line, terrain vague urbain, dans cette ville qui n’a pas vraiment de parcs. Les vendeurs de glace et de mangue verte assis sur des banquettes bleu-turquoise recomptent leurs billets. Les chiens errants occupent alors la ville souvent glissée dans la pénombre à cause des fréquentes coupures de courant généralisées. Les habitants se déplacent avec des lampes torches pour ne pas tomber dans les trous et fissures des trottoirs. La nuit est chaude et les commerçants et les restaurateurs sans groupe électrogène accueillent les noctambules à la bougie. 

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