東京

Décalage horaire : + 8h pour Paris + 14 h pour Montréal.

La capitale nippone surprend par le décalage avec les stéréotypes qu’on apportait dans nos bagages. Les sourires, la sympathie et la curiosité des Japonais détonnent étrangement avec le portrait habituellement dressé des habitants de l’archipel. La courtoisie omniprésente n’a rien d’étouffant mais montre bien ce que peut être un pays civilisé. Le Japon et surtout Tokyo, n’est peut être pas si fermé qu’on le dit. Vélos et piétons se partagent les trottoirs, toutes les inscriptions sont traduites en anglais, restes de l’occupation, et toujours cette odeur de bouffe qui émane des restaurants à tous les coins de rue. Les enseignes lumineuses des taxis défilent et les chauffeurs en uniforme conduisent les mains gantées. 

À Ginza, les hommes d’affaire se pressent, tous vêtus du même costume noir. Beaucoup se dirigent vers l’espace fumeur sur le trottoir d’en face où la robe brodée bleue flashy de la working-woman très classe, rajoute un peu de couleur. À Tokyo, les smoking areas sont délimitées, mais on peut paradoxalement fumer dans les bars et les restaurants. Étrange politique du tabac dont la logique reste à découvrir.

À deux pas de la Nagakin Capsule Tower, vestige de l’utopie métaboliste japonaise, on trouve l’enfer des épileptiques. Coiffé d’une enseigne avec un pingouin, ouvert 24h, on y trouve de quoi épancher tous ses désirs en snacks et objets incongrus : Pistolets aspirateurs de points noirs, poulpes séchés, boissons fluo et autres fantaisies japonaises. Dans chaque rayon, plusieurs écrans diffusent continuellement des publicités pour convaincre les indécis. Tout est léger, joyeux, kawaï. Ca clignote, ça chante ça bipe. Faire sa toilette devient une vraie fête. Tout un monde merveilleux réinterprète les objets du quotidien, de la pierre ponce à l’attrape-souris. On en oublierait presque le nom du magasin, Don Qijote.

Depuis très peu de temps, les Japonais fêtent Halloween, importée par les nombreux travailleurs irlandais installés à Tokyo. Dans le quartier de Shibuya, la jeunesse tokyoïte maquillée avec soin vient parader. Parmi les costumes très travaillés, Blanche-Neige, Mario, Luidgi et la policière ont le vent en poupe. Il n’est pas non plus difficile de trouver Waldo ou de croiser un groupe de daikons et d’aubergines, quelques sushis, des sirènes et d’éternelles soubrettes japonaises ensanglantées.

Au croisement de Shibuya, toutes les deux minutes, plus de mille personnes traversent simultanément, se croisent et se prennent en photo. Ce soir, la télé est là, les journalistes, Reuters. Le Startbuck avec sa vue surplombante est plein à craquer, le café L’Occitane (!) l’est un peu moins. Tigrou et un vampire font la course au feu rouge sur leurs motos. Les fenêtres ouvertes, des cadillac jouent des amortisseurs sur le son de la radio pour le plaisir de la foule. D’énormes sound systems dans le coffre des voitures diffusent, à l’arrachée, du dubstep et des tubes à la mode. Comme l’intention d’improviser une free party, ici en plein coeur de Tokyo. Peu d’alcool et aucune agressivité, on se serre, on se colle, on se prend surtout en photo. L’accessoire indispensable de la soirée, c’est le bâton télescopique porte-Iphone spécial selfie, en vente partout pour quelques centaines de yens. Contre toute attente, c’est un défilé, une masse souriante et bigarrée qui envahit les rues du quartier en crescendo. Vers 22h, la police intervient pour contenir la foule qui peine à transiter en temps et en heure par le carrefour piéton le plus fréquenté du monde. Sifflets à la bouche, hauts parleurs et bâtons lumineux à la main, ils retiennent avec des cordes les fêtards qui débordent des trottoirs. Dans cette frénésie, ils complètent le tableau en grands chefs d’orchestre, maîtres Jedi de l’Halloween nippon.

Tokyo est vaste et électrique. Une étrange lumière se diffuse dans ses larges avenues et dans ses petites ruelles. Aux pieds d’immenses buildings, cachées dans ces rues étroites, on aperçoit au travers des persiennes l’intérieur de gargotes pas plus grandes qu’un mouchoir de poche. Il faut pousser les portes coulissantes en bois et passer sous un noren dont la calligraphie affiche la spécialité de la maison. Cinq ou six chaises pas plus, et un comptoir qui laisse voir les produits frais, les fourneaux et le feu de bois. On y offre du saké, de la bière, des brochettes et des poissons grillés. Étrange sensation que ces espaces n’appartiennent à aucun temps. Tokyo, ville de science-fiction où la formule entre tradition et modernité semble plus que jamais éculée. Un soir de pluie, les images de Blade Runner reviennent à l’esprit, lorsqu’en sortant du métro ultramoderne, on mange à deux coins de rue dans cet espace minuscule, suspendu, bloqué dans l’immensité des néons criards et de la musique publicitaire assourdissante. Sous des lampions rouges, un franc Oaio gasaimasu nous accueille dans une ambiance chaleureuse et enfumée. Une fois assis, la proximité avec les voisins ouvre la porte aux discussions spontanées. Avant la fin du repas, on repart vite avec un numéro de téléphone et quelques conseils de voyage pour notre prochaine destination, Murayama.

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Trouver un soir l’annonce d’un appartement en sous-location sur craigslist, rencontrer le lendemain le couple de propriétaires sino-américain, goûter du kaki, parler de Chicago, de Monaco, de rénovation et de samouraï. Échanger moins qu’un loyer toulousain. Tokyo électrisante et inattendue, il semble qu’on reviendra y passer un mois pour Noël et le Nouvel An.