Transsibérien

À Moscou, devant la gare Iaroslavski, l’accordéon et la contrebasse à la main, un groupe de joyeux étudiants récupère en chantant quelques roubles qui sonnent dans leurs bonnets. Cinq mille kilomètres à parcourir pour se rendre à Irkutsk, quatre jours de voyage en train sur la plus longue ligne de chemin de fer au monde.

Jour 1

Départ à minuit trente cinq sur le quai numéro deux. Dans le wagon, on nous parle français de suite. Ahmed, un immigré algérien part pour Kirov. Compliqué de poser les affaires et toutes les sacs dans un si petit espace. Faire les lits, installer les couvertures puis essayer de se faufiler dans la couchette en hauteur. La configuration du train fait penser à ceux d’Inde, sauf que l’ont met les valises au dessus de la couchette du haut, ce qui restreint grandement la place disponible. En haut, on ne tient pas assis et une barrière de sécurité sur le bord réduit l’espace en largeur. Mais bercés par le rythme du train, on s’endort facilement. Toujours en mouvement, à allure lente, on se laisse emporter plus loin vers l’Est.

Au réveil, les ronflements de la babouchka d’en face se mêlent à ceux du quinquagénaire turque aux yeux bleus. Draps, couvertures, pieds en travers du couloir se mêlent à l’odeur du petit-déjeuner. Réveillés par la confiture, les sucreries, les gâteaux et le thé. Proximité et intimité, chacun se débrouille dans son petit espace avec ses sacs, ses affaires, vêtu dans des pyjamas, des survêtements confortables et des pantoufles. Dehors, la neige contraste avec la chaleur intérieure. Dans le wagon chauffé à bloc, il fait 26 degrés. Il est 18h, on s’enfonce dans la nuit de Sibérie, les voyageurs montent et descendent, partent, restent, descendent et montent. Fument, dorment, mangent et boivent. Un va-et-vient incessant au fil des gares.

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Un fou cherchant sa place s’est assis sur les couchettes à côté de nous. Fou ou saoul, va savoir. Le visage balafré et les yeux rouges, il parle aux passagers sans que l’on ne comprenne le sens de ses propos qui dérangent vivement nos voisins. À la gare de Kirov, la police le menotte et l’embarque avec deux autres personnes. Au wagon restaurant, quatre voitures plus loin, deux hommes déjà saouls et bien ambiancés, nous offrent du porto russe et une salade de tomates-saumon-oignons :

« Ben Afflek, you look like Ben Afflek ! »

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Elia & Vadim, deux bad boys des montagnes originaires de la ville de Tioumen. Elia a les mains tatouées, des symboles sur les phalanges et d’épaisses écritures difficiles à mémoriser. Sur sa main droite boursouflée, une toile d’araignée part du bas de son pouce. Ses poings gonflés ne laissent pas apparaître ses os. Le tatouage sur la phalange de Virginie l’interroge, il l’embrasse à plusieurs reprises.

« On est des gangsters, on vous invite à notre table, vous êtes nos amis, on veut parler et échanger » accompagné de violents mouvements sur le coeur et la poitrine. 

Ils ne parlent pas un mot d’anglais et nous très peu de russe, avec le temps de traduction nécessaire, pour dire et reconnaitre les mots sur le maigre dictionnaire. Le personnel du wagon est très sec avec eux, Elia part chercher un appareil photo mais se perd en route. Deux gardes en uniforme traversent le wagon. Il est temps de décliner poliment les verres offerts par Vadim, délicate manoeuvre. De retour à nos couchettes, on croise Élia menotté, qui sera débarqué avec Vadim et le fou balafré, à la gare de Kirov. Leurs crient accompagnent l’entrée en scène d’agents de police et d’une infirmière. Une femme a un bandage autour de la tête. Elle s’est vraisemblablement faite taper par le fou. Cette petite animation qui semble bien banale a occupé pendant plusieurs heures les passagers solitaires du wagon numéro 4, train 44 en partance pour Khabarovsk. Cet évènement aura aussi renforcé les clichés sur la Russie et ses habitants en les dédramatisant : le « c’est normal en Russie ! » prend ici tout son sens.

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Ahmed est algérien, il a choisi d’émigrer en Russie il y a deux ans. Il retourne voir sa femme à Kirov en attendant de recevoir ses papiers d’immigration définitifs. S’il veut exercer son métier, celui d’ingénieur informatique ou de pâtissier il devra reprendre deux années études malgré ses diplômes et son expérience en Algérie. Pourquoi la Russie ? Ce n’est pas très clair et les restes de son français sont parfois approximatifs. Grand et chétif, ses cheveux sont coupés courts au-dessus des oreilles et ses grands yeux sont bienveillants à notre égard. Il est le seul arabe de Kirov, sa ville d’adoption. Avant de sortir du train il a troqué son survêtement de l’équipe de Chelsea pour un pantalon noir taille très haute, une ceinture en cuir et un T-shirt recouvert par un pull à carreaux marrons, presque vieux garçon. Ses tongs blanches troquées pour des chaussures pointues cirées en cuir.

La babouchka Tatiana voyage avec sa petite fille. Elle a écrit son nom et prénom de sur une feuille mais impossible de s’en souvenir. Elle est ouzbèque. Très typée, les yeux et cheveux noirs corbeaux, bien charpentée dans une robe à fleurs ouverte et fendue qui selon sa position laisse entrevoir sa poitrine et ses cuisses mi-épilées avec chaussettes blanches et chaussures de travail, style Crocs. La grand-mère attentionnée gave sa petite-fille fine, adorable. Des yogourts aux fruits et des graines de tournesol que l’on ne tarde pas à commander. Dès que la vendeuse passe avec son chariot dans les couloirs, la grand-mère achète à gogo : viande, pizza, cacahuètes… La petite brune est coiffée de deux chouchous rouges bariolés, un en pompom, l’autre en couette basse,  joue avec ses poupées et accompagne sa babouchka quand elle sort fumer les pieds dans la neige. Les voisins sont bienveillants mais se demandent néanmoins ce que l’on fait dans ce train, en troisième classe (platskartny), sur deux banquettes, alors que les touristes, comme nous le traduit Ahmed, viennent voir les belles choses de Russie : Sotchi, Moscou et St Pétersbourg…

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Les personnes du wagon ont les dents en plaqué argent, certains toutes celles de devant. Les sourires de moins en moins rares comparés à Moscou se font brillants. Les activités dans le train sont minimes. Pas de jeux de cartes, de dés, peu d’ordis ou de films. La femme en bas fait des mots croisés les yeux rivés sur sa liseuse. La grand-mère en robe bleue à coeurs rouges a longuement lu un magazine scientifique, avant d’acheter un châle blanc en laine à une vendeuse qui passait. Mis à part les trois qui ont été débarqués sur le quai, on n’a vu qu’une bouteille de vodka vide. Tous regardaient d’un mauvais oeil ceux qui s’adonnent à cette activité.

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Le wagon restaurant est vide, chacun a amené sa nourriture et reste sur sa couchette. Si chacun discute facilement avec ses voisins, pendant la majeure partie du trajet, ils restent silencieux, dorment et s’assoupissent. Difficile de savoir à quoi ils pensent avec la barrière de la langue : à ceux qu’ils quittent ou vont retrouver, ou peut-être à rien, justement, un luxe qu’offre le voyage. Ce qui est sûr, c’est que le trajet qu’ils réalisent ils comprennent difficilement que l’on puisse le faire pour le plaisir.

Lumière de veilleuse au plafond, chaleur étouffante, il fait trente degrés. Les allées et venues vers le samovar se font plus rares, les nouilles instantanées sont dans la poubelle et les yeux se ferment lentement. Le train continue sa route. La babouchka en robe bleue à coeurs rouges est assise depuis quarante minutes sur son lit et regarde vers la fenêtre d’en face. Les rideaux bleus opaques sont baissés. Le turc dans le lit en haut du couloir sort fumer entre deux wagons et la petite ouzbèque dort contre sa babouchka tandis que l’odeur du concombre et de l’oeuf dur s’estompe.

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Jour 4 [ Entre Krasnoïarsk & Irkutsk ]

Quelle sensation étrange ce train qui ne cesse d’avancer. À chaque gare on relance les dés. Qui sera parti, qui restera ? Dans la voiture-restaurant, Alexeï s’est d’abord présenté comme un joueur de football de l’équipe de la ville d’Omsk. Il a deux yeux clairs vifs et rapprochés, le front étiré en arrière, vingt-huit ans, habillé en tenue de ville, il dénote avec l’ensemble des passagers, en short, claquette et débardeur comme un dimanche à la maison. Moins d’une heure plus tard, il montre une vidéo sur son smartphone dans laquelle il fabrique des canons et des armes à feux. Slava étudiant parlant un peu anglais, s’est introduit dans la conversation. Il joue le traducteur toute la soirée depuis la table d’à côté ne voulant pas partager celle d’un trafiquant:

« In Russia you can find the really kind people, but also the worst people, be careful »

Bouteilles de bières, vins blancs chiliens et sud africains, quelques restes de vodka. Le chef du wagon n’a pas voulu resservir Alexeï ce qui l’a rendu nerveux. Énervé aussi par l’utilisation compulsive de notre guide de conversation, il fallait continuer de porter des toasts et ne pas boire sans raison. On trinque alors encore une fois à l’amitié internationale, la serveuse a d’ailleurs siroté des verres toute l’après midi avec lui pendant son service. C’est elle qui fait l’aller retour quatre fois par jour dans les wagons pour proposer aux voyageurs eau et nourriture. Alexeï ressemble à un renard, deux yeux clairs vifs et rapprochés, le front étiré en arrière, vingt-huit ans, habillé en tenue de ville, il dénote avec l’ensemble des passagers, en short, claquette et débardeur comme un dimanche à la maison (pensées pour le 953, ici aussi il y a du thé à l’infini).

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Ce matin dans le couloir, les allées et venues avec l’eau bouillante du samovar se poursuivent, ce lendemain de cuite elle a même finie, sur la main de Clément.

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DSCF6608La babouchka et sa petite fille sont descendues ce matin à Iekaterinbourg, leurs rires complices ont éclairé le wagon sur plus de mille huit-cent kilomètres. Le wagon se vide, mais le train continue sa route. Notre voisine qui se rend à Oulan-Oude dort profondément, celle arrivée cette nuit est absorbée par son bouquin. La jeune fille qui tirait la gueule est partie dans la nuit après avoir sympathisé avec le mec d’à-côté. Il n’a pas vingt-cinq ans, les quatre dents de devant en plaqué argent, son oeil gauche injecté de sang et il cache souvent sa main gauche tatouée sur les secondes phalanges. La fille s’est finalement montrée souriante, ils ont échangé leurs profils VK (réseau social Russe) et se sont gentiment moqués de Clément lorsqu’il prenait des sons sur le quai de la gare de Krasnoïarsk.

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Un homme trop saoul se fait débarquer sur le quai avec ses bagages. La prodvonista a trouvé la bouteille de vodka qu’il cachait sous sa banquette, toute petite et toute fine, elle se fait respecter au doigt et à l’oeil par les gros bourrachos du train. Les paysages que l’on traverse se ressemblent. Depuis ce matin on retrouve la neige et la taïga, forêt de bouleaux et de pins, villages en bois, de bric et de broc, habitations en construction, d’autres abandonnées, lacs gelés, grands tas de bois enfumés, les chemins sont cachés sous la neige. On devine les écoles aux dessins aux fenêtres et aux jeux dans la cour.

Après Krasnoïarsk. Le paysage est hallucinant, il est 13h53, arrêt de vingt minutes dans le noir presque complet. Dans le brouillard, les trains de marchandises se croisent à vive allure. Cinq mille kilomètres nous séparent de Moscou. C’est ici, en pleine Sibérie, dans ces plaines sans limite que le régime a condamné huit millions de personnes au travail forcé. Impossible de se défaire de cet imaginaire du goulag à la vue de camps en ruines et d’usines à l’abandon. Dans l’intérieur surchauffé, la musique du wagon détonne : Je t’aime de Lara Fabian et PapapAmericano noyés dans de la pop et de la musique traditionnelle russe.

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On comprendra en arrivant à Irkutsk que la nuit n’était pas tombée à 14h00 mais que l’heure affichée dans toutes les gares de Russie est celle de Moscou. On arrive donc à Irkutsk à 16h20 heure du Kremlin. 21h20 heure locale. Toute notre perception du temps est à réinterpréter. Traverser cinq fuseaux horaires au ralenti pendant ces quatre jours donne l’étrange sensation d’un rêve éveillé qui aurait dilaté et l’espace et le temps. Arrivés à Irkutsk, difficile de trouver le sommeil sans le doux bercement du train en marche.

Comme si le corps s’était passivement réhabitué à ce rythme si confortable.

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