Yangshuo

Terminus, Shenzhen : la frontière entre Hong Kong et la Chine se traverse en métro. Installés dans les lits-couchettes d’un bus de nuit, la route défile vers Yangshuo. C’est le premier bus dans lequel il faut se déchausser à l’entrée. En sortant de la ville se découvre le faste des grandes villes chinoises : Window of the World, un quartier qui ressemble à Vegas. Reconstitution de la Tour Eiffel, de villas grecques et de la Statue de la Liberté. La porte du royaume chinois se veut une vitrine de sa grandeur.

Au petit matin, les montagnes entourant la ville de Yangshuo sont découpées dans la brume. Leurs formes étranges se dessinent plus distinctement avec la lumière du jour. La ville s’éveille tranquillement. Chercher une carte, marcher et se perdre un peu, prendre un mauvais bus, faire du stop, mais se voir demander un peu d’argent par la conductrice. Sur le bord de la route, un homme promène sa capture. Un raton-laveur est accroché par la patte à un morceau de bambou tenu sur son épaule, comme un baluchon qui gigote.

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On vient donner un coup de main dans un hôtel à l’extérieur du centre-ville, de l’autre côté de la rivière. C’est une belle bâtisse d’une trentaine de chambres avec une cour intérieure éclairée le soir par des lampions rouges. Un arbre planté au milieu et un bassin circulaire respectent les régles strictes du feng shui, art chinois de l’aménagement et de l’équilibre des énergies. Kate, jeune chinoise tient le Yangshuo Dahutong Traditonal Courtyard en l’absence de Simon, le propriétaire. Il n’a pas payé l’électricité. Ce premier week-end on se passera donc du chauffage, d’eau chaude et de wifi. Il faudra attendre lundi l’ouverture du bureau des paiements. Un soir, éclairés à la bougie, on discute avec les clients plutôt rares en hors saison en buvant quelques verres d’un mauvais alcool de riz qui a du mal à passer. Autour d’un jeu de dés, on apprend à compter jusqu’à 10 à la chinoise, avec les doigts d’une seule main .

Tall Paul, est canadien originaire de Tofino sur la côte Ouest. Il n’a pas suivi le chemin de ses amis tous partis à Fort Mc Murray travailler dans les mines de sable bitumineux de l’Alberta. Il enseigne l’anglais à Guangzhou (Canton) et part les trois prochains mois au Japon. Blond, du haut de ses 2,02 mètres, il nous raconte ses expériences chinoises : son école et les entraînements de gymnastique tous les matins, la compétition entre les classes (les plus performantes peuvent aller s’amuser quelques heures à la discothèque de l’école), le racisme des gamins envers les enfants plus noirs de peau surnommés Obama, et leur passion pour le basket ball pratiqué partout en Chine.

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Antonio a 40 ans, il est laveur de voitures, espagnol forcément et parcourt le monde dès qu’il peut. La cinquantaine Mike est un cordiste autrichien à la recherche des bons spots à escalade. Simon le propriétaire nous rejoint et raconte un peu l’histoire de sa famille. Son grand-père a fait partie des 800 personnes du village qui se sont cachées pendant huit mois dans les grottes pour échapper à l’envahisseur japonais avant la Seconde Guerre Mondiale. Torches de bambou à la main, on y pénètre encore et retrouve les bols de riz cassés, les trous creusés dans la roche pour piler le riz et des annotations en vieux chinois sur les murs. Pour Simon, faire connaitre cet épisode de l’Histoire si rapidement oublié, c’est un devoir de mémoire. La question qu’il se pose c’est de savoir comment préserver cet endroit sans le dénaturer.

Au fin fond d’une petite ruelle, on emprunte des marches pour atteindre le sommet d’une des plus hautes montagnes de Yangshuo. Essouflés on s’acquitte de dix yuans l’entrée auprès du gardien du sommet, le plus tranquille des hommes. D’en haut, la vue est impressionnante sur les sommets découpés qui entourent toute la ville presque à perte de vue. Mais la faible visibilité fait peur, sachant que Yangshuo est l’une des villes les moins polluées de Chine. Un lever de soleil sans soleil, les rayons ne percent pas la grisaille. Paul s’amuse : « Ici ils cuisinent tout à la vapeur, c’est pour ça qu’il y a toute cette brune non ? » Il nous rassure : dans les autres villes de Chine, la situation est bien plus alarmante, « des matins ça me met vraiment en colère ». Il y a pourtant peu d’usines ici malgré la flambée touristique et l’urbanisation rampante. Mais les vents transportent la pollution des villes les plus proches. Guilin et ses cinq millions d’habitants ne sont qu’à soixante dix kilomètres. Difficile d’imaginer à quoi ressemblera ce paysage dans cinquante ans. Juste retour de bâton, on s’acquitte ici des bas prix de nos sous-vêtements en venant en respirer les conséquences.

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En redescendant au pied de la montagne, odeur immonde. Mélange encore inconnu de volaille, de sang et de friture. Le marché couvert du centre-ville. On y vend des fruits et des légumes mais aussi des poissons, des anguilles et des escargots dans des bassines. Des tortues et des crapauds sont entassés par dizaines dans des sacs plastiques. Il paraît que ça arrange bien les soupes.

La tablette tactile est posée à côté des oeufs frais, les femmes font leur gym matinale en attendant les clients. D’autres se réchauffent les pieds sur leurs chauffages d’appoint pendant que, comme partout en ville, de petits groupes parient autour d’un jeu de carte. En s’enfonçant plus loin, l’odeur s’intensifie. Les cris d’un agneau égorgé, le bruit du hachoir, les regard amusés des bouchers habitués à la réaction des occidentaux. À côté d’eux, pendent aux crochets des cadavres de chiens et de chats, éventrés ou coupés en morceaux. On comprend soudain l’attitude des chiens rencontrés dans la rue, aucun ne se laisse approcher. Dans des cages sur le sol, ils attendent à côté des poules et des lapins. Un chat roux assommé et ébouillanté sous nos yeux, passe ensuite sous les flammes du chalumeau avant d’être livré au client. D’après Simon, le Yellow mountain dog est la race très appréciée dans la province du Guangxi pour ses vertus revigorantes. Pourtant plusieurs races attendent dans les cages. Le bruit du hachoir. Notre relativisme culturel en prend ici un coup. On ne peut s’empêcher malgré tout d’avoir des considérations morales et/ou éthiques et/ou pro-défense de (certains) animaux. Quelques étals plus loin, les pattes de poules ont la cote, on les retrouve aussi sous vide dans les épiceries. Un snack so chinese à emporter en cas de petite fringale.

[ Attention : Les images qui suivent peuvent choquer les âmes sensibles et les végétariens ]

Un soir de fête, Simon nous sert des morceaux de chien. Difficile d’apprécier cette viande bouillie coupée en petits morceaux et remplie de cartilages. Le lendemain, un poulet abattu dans la cuisine est aussi cuit en bouillon, avec sa tête. Kate se fait un plaisir de rogner les pattes de l’animal. Les repas sont pris sur la petite table ronde dans la cuisine ouverte du restaurant. Toujours du riz dans l’auto-cuiseur et on pioche ensuite dans les différents plats cuisinés. Aubergines, herbes du jardin, tomates et oeufs brouillés, tofu épicé. Toujours manger bruyamment la bouche ouverte et finir son bol la tête dedans en poussant les restes avec les baguettes.

L’hôtel se trouve à cinq minutes de la rivière Li bordée par d’immenses bouquets de bambous. Sur le chemin, les femmes qui travaillent dans les champs ont le dos plié en deux, le corps bloqué à l’horizontale. Le paysage presque mystique est à couper le souffle. Mais l’attraction touristique principale consiste à faire un tour sur un bateau à moteur, en bambou ou le plus souvent en tubes-en-plastique-imitation-bambou et ultra bruyant.

« Bamboo boat, bamboo boat ? »

Pollution sonore à ajouter aux images sur papier glacé des mariés qui se font photographier dans ce décor au milieu de la vase et des déchets. De nombreux stands le long de la rivière proposent des séances photos en costume traditionnel. Yangshuo est un hot spot pour les touristes chinois, les premiers à visiter leur pays. Les célèbres montagnes sont même immortalisées sur le billet de 20 yuans. La principale rue du centre-ville a comme des faux airs de Disneyland. Écran géant vert fluo, lasers et bien sûr, un Mc Do et un KFC.

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À Xin Ping, un village voisin, c’est l’occasion de remonter la rivière à vélo. Sur les murs et les clôtures d’immenses idéogrammes attirent notre attention. Des messages de propagande qui encouragent les travailleurs et stimulent la croissance économique. Dans les maisons du village, construites toutes en bois, la figure de Mao est encore accrochée au-dessus de chaque télévision.

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Le nouvel an approche, mais en Chine toutes les occasions sont bonnes pour allumer des pétards. Ils font fuir les mauvais esprits dit-on. Après les détonations, les papiers rouges déchiquetés colorent le bord des rues. Dans la maison d’à côté, toute la famille s’est réunie pour fêter le premier mois du nouveau-né. Pétards et explosions.

Un matin, de fortes détonations nous réveillent. Elles ont lieu juste en face de l’hôtel, à deux pas du potager. Une trentaine d’hommes en tenue ordinaire sont réunis. Trois musiciens les accompagnent discrètement. Sur leurs épaules ils ont transporté le cercueil en bambou coloré, surmonté d’un oiseau en papier. Une fois le corps mis en terre, ils déposent tour à tour de lourdes pierres pour construire un monticule sur la tombe. Le cercueil vide est ensuite déposé par dessus, et y restera. Les femmes viennent se recueillir dans l’après-midi, car seule l’épouse du défunt peut assister à la cérémonie. Les détonations reprennent. Après l’encens, les pétards sont allumés à côté de la tombe. De quoi réveiller tout un cimetière. Mais à la campagne, on repose sur son terrain. De nombreuses tombes jalonnent les chemins environnants.

« Excuse me Johnny ! Excuse me Klument ! I need help. Can you make toasts ? »

Il est 9 heures et c’est Kate qui frappe à la porte. Cette semaine il y a dix clients dans l’hôtel, une famille de cinq Suisses partie un an apprendre le chinois à Shanghai, deux Danoises qui étudient à Pékin l’environnement et un saxophoniste allemand. Alors on joue aux hôteliers, des chambres à la cuisine, service compris. On accueille les clients, gère les réservations, prend des photos pour le site Internet, propose un menu avec traduction chinoise. Google Translate sera encore une fois notre ami. D’enrichissantes incompréhensions sur la gestion de la clientèle et sur l’esthétique chinoise kitsch au possible. 

Kate a 19 ans et en paraît 30. Elle a appris l’anglais au contact des touristes du coin et se balade toujours dans l’hôtel en talons hauts. Son prénom anglais – Kate – , elle l’a choisi en référence à la princesse Middleton parce qu’elle aussi, y’a pas de raison, veut être une princesse. Elle est d’une grande aide pour Simon, hyperactif, qui est très vite débordé. Sa passion en ce moment, c’est la récolte du miel des montagnes produit par les abeilles sauvages. Il parle anglais couramment et loue l’hôtel depuis deux ans. Sa femme Lisa, s’occupe de leur fils, le petit Oscar, qui comme son père, ne tient pas en place. Elle ne sourit pas beaucoup, mais un soir pendant le souper elle ricane à gorge déployée lorsqu’on les interroge sur la possibilité de divorcer en Chine. Simon nous dit que ça ne se fait pas, qu’il perdrait la face. Elle nous dit au contraire, que la sienne deviendrait rayonnante. Malaise.

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Malgré les récents assouplissements, la politique de l’enfant unique est toujours en vigueur en Chine. Les citoyens modèles n’ont pas le droit d’avoir plus d’un enfant par foyer. Plus de 13 millions d’enfants seraient pourtant nés illégalement en Chine. Non reconnus par le gouvernement, ils n’ont aucun droit. Pas même celui de prendre un train, de postuler à un emploi, de se marier ou d’aller à l’école. Tous les trois mois, le planning familial organise des contrôles obligatoires dans les villages. En campagne, lorsque le premier enfant est une fille, la famille est autorisée à en avoir un second. Certaines accouchent aussi à Hong Kong et leurs enfants traversent tous les jours la frontière pour se rendre à l’école. Sinon il faut s’acquitter d’une l’amende fixée librement par la province. 50 000 yuans (7000 euros) c’est le prix à payer pour avoir un second enfant à Yangshuo. Alors Simon et Lisa économisent pour agrandir la famille. Oscar s’ennuit et pendant que ses parents travaillent, il est souvent seul devant des vidéos sur l’ordinateur. Simon s’en inquiète, sans avoir de solution miracle. Mais selon lui, cette amende est justifiée, elle permet de sélectionner les familles capables financièrement de supporter un deuxième enfant. C’est aussi une participation à l’effort national pour son éducation. Pourtant nul ne sait comment est utilisé cet argent, une manne financière importante pour les provinces et la corruption est monnaie courante. 

La veille de son départ à moto pour le Yunnan, Mike, l’autrichien fatigué de la viande hachée et bouillie prépare un barbecue à l’Européenne. La famille Suisse est aussi à table et Simon réussit pour une fois à se poser. Il se lève aussitôt pour éteindre les lampions et observer les étoiles. Ce soir, la lune à l’horizontale à la forme d’un bol d’un riz. Les Suisses racontent leur quotidien à Shanghai, leurs cours de chinois intensifs et cet étrange marché aux célibataires. Tous les dimanches, des centaines de parents attendent dans un parc avec les pancartes affichant la photo de leur enfant accompagnée des informations importantes pour trouver un-e conjoint-e : Profession, revenu, biens immobiliers, et accessoirement leurs loisirs. Les rencontres arrangées restent le principal moyen pour trouver l’âme soeur. Le divorce est peu répandu et les femmes divorcées sont au plus bas de l’échelle sociale. Certaines se remarient d’ailleurs avec des étrangers. Kate a vu à la télé qu’une trentaine de femmes de la région se sont mariées avec des foreigners. Elles nous demande notre avis, mais ne sait pas trop quoi en penser. Pour elle, les différences culturelles sont peut être insurmontables. Après ces deux semaines on se pose nous aussi la même question.

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